25 octobre 2006
Un visage coupé vif
" Ma mère aurait pu tomber dans cette coupure à vif de la terre je crois que je n'aurais pas pleuré. Puisqu'elle dit toujours qu'elle veut mourir. Alors qu'il y a des tas de gens qui voudraient vivre, vivre, et qui meurent d'une maladie terrible comme ce vieux cousin qui avait la moitié du visage bouffée et pourrie derrière son pansement. C'était venu doucement, une petite croûte d'abord sans doute, un trou de rien du tout et ça s'est creusé, ça a duré des années, dix, quinze ans peut-être. A la fin ça sentait mauvais. Il ne voulait personne pour le soigner, que personne ne voit cela, il changeait son pansement tout seul."
(Marie-Pierre François, Un soleil coupé vif, Gallimard, p.26-27)
Souvent dans les histoires je suis saisi par l'apparition d'un personnage d'arrière plan. Il y a quelque temps je m'étais arrêté sur le pépé du Tiroir à cheveux d'Emmanuelle Pagano, sur son visage singulier (voir ici aussi pour cette question de visages). Le visage altéré de ce vieux cousin, dans le roman de M-P. François, me renvoie à quelques vieilles photos de famille, à cette arrière-arrière-grand-mère au visage bouffé dont on m'a parlé de temps en temps. Sur les photos, elle posait le plus souvent de trois quart pour dissimuler ce creux dans sa mâchoire que recouvrait un pansement.
Commentaires
Le regard clair et confiant de cette jeune femme, tourné vers l'avenir....Et ensuite la mort à l'oeuvre. Voir la mort au travail sur soi. La prendre en plein visage....J'étais gamine, mais je ne peux oublier ce vieux cousin, ce qu'on devinait derrière le pansement me fascinait.
coupé vif et qui continue à vivre sa vie dehors et sa vie dedans ...
sans doute la vie vaut-elle la peine d'être visage.
A propos d'altération de visage encore...
Hier soir, je suis allé chercher un ami à la gare. J'étais en avance et j'avais oublié de prendre de quoi lire pour patienter. Je suis donc allé fouiner dans le relais H sans grand espoir. je suis pourtant tombé là dessus:
Un jeune bidasse russe revient de son service militaire en Tchétchénie le visage monstrueusement brûlé après l'attaque de son tank par les boeiviki. Pour oublier, Kostia, dont le visage terrorise les enfants, se met à boire comme seuls les russes savent le faire... à mort. Il suit en cela l'enseignement d'un peintre raté qui lui a appris deux choses: boire de la vodka sans simagrées et ouvrir les yeux au monde pour mieux le peindre. [...]
La Soif, Andreï Guelassimov, Babel oct. 2006
Des yeux ardents
Quel secret consumait donc ton arrière-arrière-grand-mère dont le regard ne s'est pas altéré au fil des ans, mais s'est au contraire avéré plus perçant, vif et fier ? Ecriras-tu son histoire, Armand ?
Ces photos (ces lambeaux) sont puissantes, profondément émouvantes, et le regard de cette femme vient hanter le nôtre.
Un oeil dans l'obscurité, l'autre réclamant la lumière...
la lecture de la soif
Bonjour armand.
La lecture du livre d'Andreï Guelassimov, au printemps dernier fut un enchantement.Peu d'écrivains russes ont osé traîter des séquelles de la guerre en Tchéchénie et des traumatismes que cela causaient lors du retour à la "vie normale".
En parlant de littérature russe et de l'inhumanité des guerres dans le caucase, relisons le superbe hadji mourat de Tolstoï.
Cordialement mohamed.
PS: la lecture de la "soif" est à rapprocher du livre d'ahmed zitouni "une difficile fin de moi" aux éditions du cherche midi.
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