05 novembre 2006
Aurélie Noël
"Ouvrir la mémoire et la transcender afin qu'elle devienne racine." (A.N)
Jeu de perte, d'altération, mais quelque chose reste:
"Du fond de l'absence, quelque chose me regarde."
(Georges Didi-Huberman, Ce que nous voyons, ce qui nous regard)
***
J’ai découvert le travail d’Aurélie dans un magazine Lyonnais Kiblind. Elle y présentait son grand visage bleu (qu’elle vient de vendre... dommage pour moi). J’ai tout de suite été frappé, saisi même. Visages sans persona, sans masque. Visages à nu, à vif. Sous-visages. Visages cicatriciels.
Il n’y a pas longtemps, Mth P en passant chez moi me demandait, à propos de mes peintures, à quelque chose prêt : Ces visages tu les connais ? Et comme je devais bien répondre que non, puisque c’est la vérité, elle a ajouté en riant : Mais tu laisses entrer n’importe qui chez toi !
Cette phrase m’avait frappée. Au delà de l’humour, elle énonce un vérité fondamentale. Je ne sais pas encore expliquer bien cela, mais je pressent que le travail d’Aurélie relève de ce même fondamental (fond d’a-mental / inconscient ?). C’est une sorte de porosité dans soi qui laisse frayer des figures d’inconnus, d’anonymes. C’est troublant d’être capable de peindre autant de visages différents, des visages de personne. Autant de figures, peut-être, de ce que Bernard Duez nomme l’intime intrus. Je ne connais pas assez son travail pour préciser comment il conceptualise et utilise cela, mais la juxtaposition de ces deux termes - belle oxymore - m’éclaire vraiment. (Je pense à JCB. Cela pourrait lui ouvrir quelques pistes de réfléxion).
Facettes de cet intime intrus, qui nous donne à vivre une sorte de sentiment d’imposture, d’inquiétante -familière- étrangeté (das Unheimlich), qui fait que l’on ne coïncide jamais vraiment avec soi.
Celui qui nous fait peur, mais qu’en fin de compte on ne déteste pas tout à fait.
Vous pourrez découvrir le travail d'Aurélie du 11 novembre au 13 novembre 2006 à la mairie de Sathonay-Village, dans le cadre de l'association François Dorias. Ca vaut vraiment le déplacement. J'aurais la chance d'exposer deux ou trois peintures à ses côtés.
Commentaires
Entre la vie et la mort
Les visages perdus entre la vie et la mort.
c'est moi qui les ai laissé,
qui ne voulais pas les voir,
qui ne voulais pas les nommer.
Le miroir m'avait fait peur
dans son étrangeté trop familière.
Unheimliche
Silence dans ce lieu
Quelquechose me regarde
Un signe ( monstrum )
un monstre ?
Si familier, mon double
Beaucoup trop proche et beaucoup trop distant
Il désigne l'abîme d'où je viens
D'où je tremble
Et de là je hisse ma réponse
Visage lieu
Processus du désir
Heidegger dit : "L'être humain est être humain en étant un signe vide, un monstrum."
Mais qu'est-ce que c'est beau non ?
Terrible et sublime.
C'est l'Unheimliche, tout à fait ça Armand, dans sa double distance, son effroi et sa fascination.
Terrible et sublime.
"Et de là je hisse ma réponse" qu'est-ce que c'est beau ça. Tout ce que ça condense!
Humanité
Merci Armand.
Je voulais rajouter, et préciser :
Visage Lieu Porte
Densité
Convocation de l'humain
Un grand merci à tous ceux qui n'ont pas peur de voir, ou plutôt qui acceptent de voir, malgré la terreur et comme l'a écrit une fois Marie-Thérese, à tous ceux qui en ont pris la mesure.
Aurélie
après cet échange, il est difficile de dire que simplement les visages de l'une, les mots de l'autre sont fascinants.
Que l'intime intru ne doit cependant être approché qu'avec précaution.
visages
Dans mon manuscrit en cours, la narratrice se regarde dans la glace ( version peut-être pas définitive) :
"Mon visage en a pris un sacré coup, ces derniers temps. On dirait qu'il me fuit. Il y a des plis, des taches, des épaisseurs de peau inconnus.Je deviens quelqu'un qui ne se ressemble pas.
Je pense à cette femme au visage greffé. Je pense à tous les visages, tordus, tirés, arrachés, brûlés. Visages portés. Déportés. Visages transplantés. Défigurés. Un visage sans figure, je me demande ce que c'est."
Visage sans figure ou figure sans visage? c'est une question. C'est un sacré lieu le visage. Un site actif. Je me rends compte que j'aurais pu classer cet article dans la rubrique "visages troués".
Familière altrération dans la face.
Gains d' Ahurissements
Aux franges de la disparition et de l'apparition. Je les vois comme cela les visages d'Aurélie. C'est ce qui me fait ne pas m'opposer mentalement aux altérations de feu ou d'eau qui semblent "énerver et innerver la couleur" et malmener la texture de la représentation. Dans certains d'entre eux, on dirait que la couleur sauve le visage, dans d'autres c'est le reliquat de formes reconnaissables ( encore humaines), dans les plus difficiles à regarder, tout se gondole de façon aléatoire et il n'est plus possible de faire aussi facilement la part des parties molles et des parties fossilisées de la proposition esthétique. Soutenir longtemps la confrontation à de tels visages, c'est provoquer mon propre ahurissement devant l'inexplicable pourtant très concret. La déformation engloutit le sens au plus profond du soi, comme un goulot , comme une bonde inévitable. Il me faut alors comparer tous les visages pour en apparier les beautés résistantes, la rébellion , le salut espéré...
Je ne vois encore - pardonnez-moi- que le poème pour accompagner ces icônes estampillées par l'invisible progression d'une angoisse très authentifiée. Quelqu'un dirait "l'innommable" en nous, souhaitant peut-être ne pas être seul trop longtemps dans le miroir lancinant de ces reflets hostiles, et le prenant bientôt comme une invite à la parole inédite ( de désincarcération du vivant ?) .
ces femmes sans visages
En lisant tous ces beaux commentaires sur ces altérations du visage et le regard perturbé qui en découle, je me fis la réflexion suivante.
Qu'y a-t-il de plus triste qu'une personne au visage déformé, décharné ou mutilé? Peut-être des femmes aux visages niés par l'irrationalité de certains de mes coreligionnaires. Je me demande souvent comment nous regardent-elles, nous perçoivent-elles sous ces voiles et ces tissus qui nous empêchent de voir leur regard et leur physionomie.
Dans le même temps, notre époque semble prendre comme modèle la mâratre de blanche-neige dans le conte des frères Grimm où cette dernière possédait un miroir magique avec lequel elle parlait quand elle allait s'y contempler:
"Miroir, gentil miroir, dis-moi, dans le royaume
Qui est la femme la plus belle ?
Et le miroir lui répondait:
Vous êtes la plus belle du pays, Madame.
Alors la reine était contente, car elle savait que le miroir disait la vérité"
Pour ma part, je garde en mémoire les sages propos de Jean cocteau qui soulignait assez justement que « les miroirs devraient réfléchir avant de nous renvoyer notre image ».
Parcequ'on sait que la beauté n'est qu'une collection de particules de lumière contenues dans des regards éphémères, on sait qu'elle ne supporte pas le mouvement du temps. La fixer dans un écrin de savoir ne suffit pas. La cacher sous des voiles c' est la dérober impunément aux vivants. La montrer sans pudeur comme sur un étal c'est la violer éhontement mille fois. La conserver pour mémoire est une obsession de mortels. La convoiter sans impatience, c'est installer le Désir. Toutes ses déformations sont à prendre pour témoignage d'une altération humanisante. Quasimodo était un ange très fréquentable, Esméralda n'était pas une oie blanche et mécréante. Il faut de la colère parfois pour rétablir dignement des certitudes enclavées. Oui Mohamed, il faut parler ensemble de tout cela...
Pour Aurélie et Armand
plendide exposition dans une belle mairie de village au plancher de bois et aux plafonds de plâtre brodé... Les visages d'Aurélie vus en taille réelle sont des interlocuteurs impressionnants qui invitent à la rencontre secrète entre le présent et le souvenir enfoui de visages ayant laissé des bribes de fulgurance en soi. Les tableaux d'Armand attendent patiemment que ce passé retrouve des couleurs rougeoyantes comme un feu d'âtre non totalement vaincu... Merci à tout deux et aux fourmis de l'Association François DORIAS pour ce magnifique cadeau d'Automne sur les collines bien feuillues du Nord Lyonnais.
Mais quelle idée d'habiter si loin.....
j'aime tes peintures et leur constance dans l'accord de couleurs de bleus et d'orange, j'aime les peintures d'Aurélie Noël, j'aime tes poèmes, eh!bien c'est tout...et beaucoup
Amitiés
On t'attend ...
Marie-Pierre, viens nous voir ! Orchis-Mauve, en connivence... Aurélie et Armand, on continue à réfléchir autour de la peinture et des mots...
WAOUCH !
Waouch ! Palsembleu ! Ventre Saint Gris et toutes ces sortes de choses en quelque sorte … Quelle puissance dans ces visages sculptés à même la glaise de leur émotion nue. Un appétit féroce pour cette peinture-là. Cette Aurélie Noël possède-t-elle un blog ? Est-il possible d'entrer en contact avec elle -vaste projet multi-artistique en cours- ? Je reviendrai souvent sur votre blog, par ailleurs, car ce sont vos peintures, découvertes sur Sang d'Encre qui m'ont initialement happé, et qu'on y trouve tant d'artistes d'exception. Mon prochain survol sera bien moins "rapide". Votre site mérite la lenteur de la découverte. Très cordialement Pascal Perrot aka Poetic Gladiator
Vous pouvez consulter le site d'Aurélie Noël qui figure dans mes liens, dans la colonne de droite, catégorie peintres.
Bonne découverte.
Je viendrai, un jour...Par le train ou par avion.En voiture ça me fait peur, j'habite entre angoulême et Bordeaux, je ne sais pas combien d'heures de route...
Des visages, des figures...
Si le miroir réfléchit,
Si je pense aussi,
Lequel des deux à raisons ?
De quel côté du miroir suis-je ?
Si je me réfléchis,
Introspection,
Si j’y pense, ne pourrais-je pas être meilleur ?
Ne devrais-je pas renvoyer la lumière autour de moi ?
N’est-ce pas ça la réflexion ?
L’absence de lumière n’est pas réfléchie !
Pourquoi cette obscurité ?
sommes nous conscient de nos actes?
Imparfait ?
Ou dualité ?
Cette matière noire,nous manque pour comprendre l'univers,
Ainsi donc je comprends l’attrait qu’elle exerce.
Comme un noir désir!
Des visages, des figures...
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