19 juillet 2007
Cesare Pavese
Traverser une rue pour s’enfuir de chez soi
seul un enfant le fait, mais cet homme qui erre,
tout le jour, par les rues, ce n’est plus un enfant
et il ne s’enfuit pas de chez lui.
En été, il y a certains après-midi
où les places elles-mêmes sont vides, offertes
au soleil qui est près du déclin, et cet homme qui vient
le long d’une avenue aux arbres inutiles, s’arrête.
Est-ce la peine d’être seul pour être toujours plus seul ?
On a beau y errer, les places et les rues
sont désertes. Il faudrait arrêter une femme,
lui parler, la convaincre de vivre tous les deux.
Autrement, on se parle tout seul. C’est pour ça que parfois
il y a des ivrognes nocturnes qui viennent vous aborder
et vous racontent les projets de toute une existence.
Ce n’est sans doute pas en attendant sur la place déserte
qu’on rencontre quelqu’un, mais si on erre dans les rues
on s’arrête parfois. S’ils étaient deux,
simplement pour marcher dans les rues, le foyer serait là
où serait cette femme et ça vaudrait la peine.
La place dans la nuit redevient déserte
et cet homme qui passe ne voit pas les maisons
entre les lumières inutiles, il ne lève plus les yeux :
il sent seulement le pavé qu’ont posé d’autres hommes
aux mains dures et calleuses comme les siennes.
Ce n’est pas juste de rester sur la place déserte.
il y a certainement dans la rue une femme
qui, si on l’en priait, donnerait volontiers un foyer.
(Travailler Fatigue, Gallimard, p. 114 et 115)
17 juillet 2007
Guillevic
Je suis ici.
Je ne fais rien.
Mais peut-être
Suis-je à la chasse.
Je regarde et je vois.
Tout à coup
Quelque chose se passe
Qui s'attaque
A ce que je vois,
L'éloigne et l'approche,
L'enfonce et l'élève.
Je touche sans toucher,
On me frôle sans m'approcher.
(Art poétique, Poésie/ Gallimard, p. 194 et 193)
02 juillet 2007
Antoine Emaz
comme un roulis un mouvement enroulé de mots comme une vague de langue ourlée puis son déférlement qui claque alors là oui la peur de voir venir tout autant que le muet le rien le blanc pur de l'écume ou mousse de mots comme produit de vaisselle autant impossible à former poème alors rien que la peur de ne pas pouvoir se sortir entier des mots et de ce qui les a fait surgir ça oui comme s'il n'y avait pas de maîtrise face à cette force lâchée poète ou pas habitué ou non à voir craquer ces
digues de langue et savoir ou pas les colmater c'est à peu près ça comme un déluge sans sens dans lequel on est pris et se noie dans un fracas de syllabes que l'on ne guide plus mais il tourne un fouillis d'images en vrac une lame de fond de tête un tourbillon de vase où se mêlent clair et sombre réussites et ratages des années le tout d'une vie brassée d'un coup laissant à nu l'os dessous quand ça cesse et qu'on reste muet comme épuisé de rien mais là encore après à respirer
(Os, Tarabuste, 2004, p.77)






