03 juillet 2008
Juan Gelman
commentaire XXIII (saint jean de la croix)
cette blessure de toi / plaie / lumière
comme créature blessée
ou peine de toi qui vis-meurs
jusqu'à la tuer la faisant
bonheur de toi encielant les furies / palais
où ma langue est collée
comme langue de toi / terre où
tu pousses comme douceur / toi
qui m'as commencé je veux que tu m'achèves
au beau milieu de toi / pays / refuge
où passe toute vie / frémissement
qui me fait frémir en toi / clair de feu
commentaire LXIII (van gogh)
comme écrivant des lettres
au silence / demandant la
misère n'a-t-elle plus de
fin? / un couteau la coupera-
t-il jamais / splendeur / mouette qui
la traversait comme ciel /
faisant s'ouvrir l'air afin que
pénètre ta visitation /
douce de toi / et sans souffrance/
ou ce qu'endure la nature /
animal désaccoutumé /
que tu touches de ta grandeur?
(L'opération d'amour, Gallimard / du monde entier - trad. J. Ancet, 2006, p.51 et 98)
18 juin 2008
Florence Pazzottu
Ce n'est pas rien de se prendre la nuit en plein dos.
infernal
Le plus difficile à comprendre, à avaler,
pour qui a affaire à cette obscurité, c'est qu'elle
n'intéresse personne (elle devrait! pensé-je
maintenant que j'ai grandi, assez pour ne plus croire
mienne, étroitement, cette humaine universelle
obscurité); sans doute est-ce pour ça que dans toute
famille naît un jour un enfant dit "infernal",
qui prend sur lui tout l'obscur dont chacun nie l'existence
et qui, du fait de ce déni, insidieusement
contamine tout l'espace, toute relation
possiblement vivants: sur cet enfant, qui venu
de l'obscure le révèle, il ne peut pas en être
autrement, lui qui, sans le savoir encore, mais
avec une intensité, une faim d'exister
qui ne se laisse pas étouffer, cherche un chemin
vivant hors de l'évitement, comme sur celui
qui vient témoigner de l'humaine inhumanité,
de l'anéantissement de l'homme par lui-même,
se reporte, se cristallise tout le déni.
(la Tête de l'Homme, Seuil / Déplacement, 2008, p.36)
08 juin 2008
Sophie G. Lucas
d'une journée cramée regard accablé sur le vol des martinets mains sur les hanches elle là-haut le nez collé n'entends pas pleuvoir les commandes des clients dans son dos flèches dans le ciel nuages percés et courbes des oiseaux tard bien trop tard pour les suivre
l'océan se laisser aller sur le dos battre en silence la mesure des drapeaux qui claquent le parfum des parasols rayures et tissus éponge tartines beurre et confiture de le lait tourné aux coins des lèvres
*
à son retour le silence de la maison de ses voisins du petit arbre de la clôture de la bicyclette la vie seconde adossée là et c'est la panique presque
(Panik, Les éditions Le Chat qui tousse, 2008,p. 9, 11 et 24)
d'autres extraites ici
18 mai 2008
Danielle Collobert
flots lourds
d'épaisse couleurs - le visible
tension aux yeux du nerfs - cercle en cercle de pupille
distendues - relevant les tracés - lignes - carte du
corps - subissant les chocs à l'oreille
il regarde - brûlé - si les paupières servaient à dimi-
nuer l'intensité - lumière souvenir - d'avoir vu
éclatement de l'œil - immensité reçue d'un coup -
inondant la surface aqueuse - débordera du corps
en flamme - un jour - sans doute
au ras de la chair pour chercher l'obscurité - il colle
ses yeux au creux sombres - cils immobilisés -
aplatis contre la peau humide - cherche sa nuit
(Oeuvre 1 / il donc, POL, 2004, p.320 et 321)
01 mai 2008
Cid Corman
Deuil -
presque tout
ce qui est
a été
La perte
pèse et
tient à
Ô
Personne
pour entendre
(sans vent)
les arbres
Feuilles
restantes - est-ce
ce qui
reste
Les mots -
ce souffle -
toi - non -
moi?
Comme s'il s'était jeté de lui-même
au milieu de la route le chien -
pas mort - épuisé - aboyant toute la nuit
prêt à se taire - si possible -
jusqu'au retour de la nuit. Mais là - se levant -
à contrecœur - comme je passe - incertain
de ce que je mijote - là debout -
avec un air abject de lassitude et de peur -
sans même prétendre être un chien.
(Vivremourir précédé de Lieu, L'act em / coll. La rivière échapée - Trad. B.Beck & D.Quélèn, 2008, p. 55 et 87)
27 avril 2008
Antoine Emaz
la lumière cerne serre ferme
même les mots
un silence de verre
l'air fait bloc
la lumière le traverse
comme une loupe
dans l'air
râpeux
jardin comme raclé
par la lumière
elle coupe net aux angles
aux moindres relief du crépi
mur
éclatant de blanc
the light surround clings closes in
even on words
silent as glass
air hangs solid
the light a magnifying glass
cutting through
the roughness
like a blade
that scarpes
across the garden
slicing the corners of the wall
the tiniest plaster bump clean
wall
blinding white
(Petite suite froide / Ice suite (trad. Delia Morris), Atelier des Grames / coll. l'à bordée, 2005, p.19 et 18)
25 avril 2008
Dominique Quélen
plage de Coxyde. Les nuages avancent droit. La digue, pierres et briques alternées, poignées d'herbes dans les jointures. Clarté de l'air uniformément répartie. Moteurs lointains (hors des opérations du jour). Flaques d'ombre en mouvement. Fille tenant un poids mort à la main: une apparence d'algues et de cordes. Sac hermétique à transpiration sèche. Les pensées viennent par à-coups. jambes nues. Bottes jaunes. Mi-Avril
le pain du crâne, une source. Et tu voudrais déjà commencer à vivre. Attends: attends d'abord la fin ( pour naïtre) de ta mort. Une source, et jamais la moindre rive. Aussi bien fleuve, ou couleuvre d'eau bleuie entre des corps dont chacun porte en lui un nom étranger. Et qu'approche un autre nom, plein d'une eau pareille où tout se mélange, un nom pour ce qui reste
(Comme quoi, L'act'mem / la rivière échappée, 2008, p. 18 et 44)
03 février 2008
Jacques Ancet
on sait bien
que
(marteaux
tuyaux)
c'est toujours
le bord
on écoute
on touche
quelque chose
on voudrait
mais non
des choses
tombent
sans tomber
(porte ouverte
le bleu
insiste)
la pelle
contre le mur
que dit-elle
(Sur le fil, Tarabuste Editeur, 2004, p.64 et 95)
21 janvier 2008
Dominique Quélen
levé tôt, foncé, détérminé, tôt trempé dans l'aube. Pas gymnastique: les lois se laissent mieux penser en plein jour. Tout ce qui était presque s'accomplissant. Les causes, les effets. Le bloc du monde enfin découpé. Rien dont la raison échappe. Comme dans une cave, une outre où cogne un corps sans force. Près de rompre, toujours. Et l'outre et la cave (d'un coup) sont ouvertes. Oublié ce qui manque
travaillé dans l'épaisseur au bleu de coupe: un trait, une entaille. Pour remédier (à ce qu'on dit) par de simples retouches. De là l'évasement soudain du corps en toutes zones et division. Le visage avec sa partie molle arrivée d'un côté, de l'autre les angles, les parois sèches. Dans l'entre-deux, diminution des surfaces. A peine un point près à se plier. D'avoir fait un éclat
(Petites Formes*, Editions Apogée, 2003, p.21 et 76 )
19 janvier 2008
Emmanuel Laugier
ainsi il y a un fil blanc très fin très
continu dans la fleur
des nerfs du poème
ce point articulé entre toi
et le vraiment vide d'où tu crois
encore parler
__
__
ainsi il y a comment ça fait
qu'une voix
encore se parle
ici
dans l'écart d'un pas de fou d'esprit
mangé par les orties
__
__
aisni y-a-t-il toujours la même
chose en quinconce
dans la boite ou ailleurs
une sorte de voix noire avec sa basse
longue et sûre sa
puanteur de corne brûlée
sa douce odeur de fleur ouverte en
2
roses revues cassées
(Mémoire du mat, Editions Virgile, 2001, p.62)













